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Les Fulbe vivent sur un espace très étendu de la savane ouest-africaine, et leur présence dans plusieurs régions, entre le Sénégal et le Cameroun, donne une certaine ampleur aux questions relatives à leur provenance et auxdifférentes étapes de leurs déplacements23. Leur genre de vie les fait apparaître en certains lieux comme des marginaux par rapport aux autres groupes, ce qui suscite parmi ces derniers l’opinion que les Fulbe sont foncièrement instables et se livrent en permanence à des « migrations ». Cela explique pour une bonne part qu’ils aient offert aux spéculations des théoriciens du diffusionnisme le terrain propice où se déploie une gamme variée de thèses « hamitiques ». On a cherché le berceau du groupe fulbe dans les contrées les plus diverses, hors d’Afrique et en Afrique même ; certains ont vu dans les Tziganes ou les Pelasges les ancêtres des Fulbe ; Delafosse les fait descendre des Judéo-Syriens. Certains leur ont attribué une origine indienne, s’appuyant sur la parenté dravidienne présumée des langues fulbe et serer ; d’autres ont trouvé des ressemblances anthropologiques et sociologiques entre les Fulbe de l’ Adamawa et les anciens Iraniens ; quelques-uns les font descendre des Arabo-Berbères, tandis que d’autres leur attribuent une origine nubienne et éthiopienne, en tout cas est-africaine, en les rattachant aux Nūba du Kordofān.
La plupart de ces thèses sont soutenues avec des arguments linguistiques et anthropologiques de toutes sortes. Aucune ne s’impose sérieusement. Elles ont en commun le présupposé « hamitique » selon lequel la constitution des grands États du Soudan est due essentiellement à des facteurs extérieurs apportés par les peuples pasteurs, dont les Fulbe. Ces conceptions ne trouvent aucun appui dans les études actuelles qui suggèrent de façon convergente l’orientation suivante : le phénomène peul appartient au milieu ouestafricain; il fait partie intégrante de sa géographie humaine, de son évolution historique et de sa culture. En dehors de ce cadre, on n’a aucune chance de résoudre le problème de leur origine et de leurs mouvements. Sur le plan linguistique, une meilleure connaissance de leurs parlers fait apparaître que la langue fulbe a un substrat indiscutablement africain qui offre des parentés avec le wolof et le serer, même si l’on admet que des éléments préberbères se sont greffés sur ce noyau. En ce qui concerne leur provenance, les probabilités penchent pour la région méridionale de la Mauritanie où les Fulbe se trouvaient au début de l’ère chrétienne. On a relevé des correspondances frappantes et des influences de la langue fulbe dans les toponymes des régions mauritaniennes du Brakna et du Tāgant. Cette série d’hypothèses situe les Peul dans la descendance des pasteurs bovidiens attestés en Mauritanie aux IIIe et IIe millénaires avant l’ère chrétienne. Durant la période qui nous intéresse, ils se sont déplacés en même temps que les populations noires vers la vallée du Sénégal et ils ont participé à la formation de certains États comme le Takrūr. La présence peul dans l’Ouest africain est surtout manifeste dans le Fouta Toro au Ve/XIe siècle, bien que la mention explicite de leur groupe ne se trouve point dans les sources arabes avant l’écrivain al-Maḳrīzī et la Chronique de Kano (VIIIe/XIVe -IXe/XVe siècle).
Il faut insérer ici quelques mots sur les ethnonymes peul et tukuler (toucouleur) : les Peul se nomment eux-mêmes Pullo (au singulier) et Fulbe (au pluriel). Tous les gens qui parlent leur langue — le pulaar ou fulfulde —s’appellent Halpularen. Ce dernier mot est aussi la dénomination employée par les habitants du Fouta Toro, qui sont désignés dans les sources européennes comme Tukuler ( Toucouleur). Les ethnographes et autres savants de l’époque coloniale qui ont rencontré les Fulbe au Sénégal commençaient
à distinguer les pasteurs, qu’ils nommaient Fulbe (Peul, Fulani), de la population sédentaire parlant la même langue, pour laquelle ils proposèrent le nom Tukuleur/Toucouleur, la considérant comme une ethnie différente. S’il y a entre ces deux groupes des différences dans les coutumes, ces différences trouvent leur origine dans le domaine socio-économique et ne sont nulle part d’ordre ethnique, linguistique ou culturel. Il semble résulter d’une ironie du destin que, dans la région d’où les migrations des Fulbe vers l’est s’ébranlèrent, c’est-à-dire dans la vallée du Sénégal (le Fouta Toro), les Fulbe doivent être désignés par un nom qui leur est étranger.
Laissant de côté les spéculations et les hypothèses sur l’origine et les migrations préhistoriques des Fulbe, il est aujourd’hui reconnu presque à l’unanimité qu’à l’époque historique, les Fulbe sont venus du Fouta sénégalais et qu’on devrait considérer le groupe sénégalais voisin de leurs proches parents, les Serer et les Wolof, comme le noyau à partir duquel d’autres groupes de langue peul (pular ou fulfulde) se sont dispersés et ont émigré vers l’est et vers le sud.
Entre le Ve/XIe et le IXe/XVe siècle, les Fulbe se dirigent vers le Masina, en passant par Diombogo et le Kaarta. On notera que l’installation des Peul se fait par contacts progressifs. De petits groupes et des familles s’installent ainsi dans le Fouta Djalon en provenance du Ferlo et du Fouta Toro. Il s’agit donc d’une intégration lente par échanges avec les populations déjà. Les Fulbe sont appelés Fula par les Manden, Fulani (au singulier Ba-Filanci) par les Hawsa, Felata par les Kanuri et les Arabes du Soudan, et Fulāni par les Arabes, en place au moment de leur arrivée. Les mouvements des Peul ne sont en rien comparables à des invasions ; par conséquent, ils ne répondent pas au schéma classique des « théories hamitiques » sur la transformation des structures archaïques des peuples noirs par des éléments « hamites blancs ».
La question de l’origine des Fulbe et de leurs mouvements est certes essentielle pour l’histoire des peuples ouest-africains, puisqu’elle intéresse tous les groupes du Soudan, de l’Occident à l’Orient, mais il importe aussi que d’autres aspects concernant les rapports des Fulbe avec ces groupes — Wolof, Serer, Soninke et Manden surtout — soient approfondis, de même que leurs rapports avec l’ancien Ghana.
Mémoire de Thierno Souleymane baal la page qui vous reconnecte avec votre passé.

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